« Ma collec » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

ma-collec

Je vous racontais il y a quelques temps ma jolie rencontre avec Richard Allan. Le titre de son auto-biographie, 8000 femmes, m’avait fait rire, mais aussi un peu dérangée. Le côté  tableau de chasse machiste je pense, mais aussi le côté collection. Car je l’avoue, j’ai un problème avec les collectionneurs. Il se trouve que j’ai toujours eu avec eux un rapport ambigu: je les envie pour leur persévérance et leur expertise dans un domaine, mais en même temps je les trouve ou bornés ou snobs ou trop fermés sur leur univers. Je défends l’éclectisme culturel et intellectuel, le fait de pouvoir aimer l’art contemporain et le dessin d’après-guerre, la folk americana et l’electro,  les burgers et les pot aux feux, les culottes monoprix et les jarretelles. Mais je crois surtout que je suis très jalouse des collectionneurs, car je n’ai jamais réussi à persévérer dans une collection. Enfant j’ai collectionné des pin’s, des timbres, des bonnes notes, puis ado des moments de solitude, des magazines 20 ans, des Pléiades, des coupes de cheveux improbables, puis étudiante des factures, des garçons, des appartements. Aujourd’hui je ne collectionne plus rien. J’ai certes une belle collection de boules à neiges touristiques, une jolie série de pink movies japonais, et de nombreux escarpins. Mais rien de vraiment très poussé. Je ne me lèverai pas aux aurores pour aller à une brocante car – oh mon dieu – ils ont une boule à neige que je n’ai pas.

J’étais donc heureuse et en même temps assez nerveuse à l’idée d’interviewer Christian Aubrun.  Je connaissais Christian en tant qu’illustrateur de talent, notamment dans la revue Frederic Magazine, mais un ami commun me dit un jour qu’il était aussi collectionneur de vinyles érotiques des années soixante-dix. J’avais en ma possession certaines BO de films. Mais là il s’agissait d’autre chose : des « dramas », des scènes jouées par des acteurs et des actrices. Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité : il fallait absolument que je découvre cela.

Rendez-vous est pris un samedi après-midi. Il s’occupe du thé, je m’occupe des chouquettes. Oui, on n’est plus dans les années soixante-dix, on est en 2011, une enquêtrice érotique ne parcourt pas les parties fines, mais elle boit du thé Mariage Frères et mange des chouquettes. C’est ainsi. Bref après deux chouquettes et quelques gorgées de thé, Christian me dévoile sa collection. Des 45 et des 33 tours trônent sur la table. Les pochettes sont merveilleuses : orange vif, rose pale, pastel, ou bleu électrique, avec des typos bien oldies tout en rondeurs, des hommes à moustache et des femmes au brushing Farrah Fawcett.  Avec pédagogie et douceur, il me décrit chaque pièce de sa collection, en ponctuant ces phrases de « c’est extraordinaire » et « c’est sensass ». Ce qui est sensass aussi, ce sont les titres de ces albums, tout en sous-entendus : Interdit aux eunuquesDisco cassexSpasmorythmPolissonnades. Collectionneur  à la base de disques franchouillards, il s’est intéressé ensuite aux disques de gauloiserie, esprit Yves Robert. Puis il a découvert les « dramas », ces albums qui mélangent musique, pubs, scènes jouées, annonces etc. Est-ce qu’ils étaient vendus sous le manteau, en sex-shop, par correspondance ? On ne sait pas trop. Est-ce qu’ils étaient réalisés pour exciter le public ? Sûrement, mais aujourd’hui c’est tellement comique que c’est difficile d’imaginer que cela ait pu un jour être bandant. Christian me passe des disques sur sa platine, dont un « porno-horreur » super drôle. L’acteur a un accent marseillais pas possible. Je me dis que peut-être en me concentrant je vais pouvoir trouver cela excitant. En fermant les yeux. On sait que pour mieux ressentir un sens, il faut en occulter un, n’est-ce pas ? Qui n’a jamais ressenti le plaisir de l’amour dans le noir, ou dans le silence forcé, ou lorsqu’il est impossible de se déshabiller et que les mains cherchent désespérément la peau nue ?

Je demande  à Christian de me faire écouter sa pièce de collection, celle dont il est le plus fier. Il s’agit de Sons spéciaux pour avertis. Un 33 tour de 1975, rare et donc cher. Ce sont des chansons entrecoupées de  pastilles sonores, dans lesquelles un homme, avec une voix grave et sérieuse, un peu façon Doc de Doc et Difool, explique des choses sur la sexualité, mais tout cela avec un fond de basse super groovy. On écoute la partie sur le fétichisme. On ferme les yeux.  On éclate de rire. Test raté. Quoique. L’humour est bien l’objectif des multiples recherches de ce collectionneur. Il me fait découvrir sa collection de 45 tours de stars (de Sim à Balasko en passant  par Guy Marchand), et une très belle collection de photos de films qu’on trouvait avant à l’entrée des cinémas. Et là, je flashe sur une image. Une photo de mon idole. En caleçon. Jean-Pierre Marielle. Je connais les répliques de ses films par cœur, possède quelques affiches, rêve de le rencontrer depuis des années. Christian Aubrun m’a transmis l’envie de collectionner. Je suis contente, je crois que j’ai trouvé MA collec. Je vais collectionner du Jean-Pierre Marielle. Tout ce qui touche à lui : livres, images, films, numéro de téléphone, mugs. Si vous avez quoique ce soit en rapport avec Jean-Pierre, ça m’intéresse. En vous remerciant.

Camille Emmanuelle

A lire : Eros vinyls : Histoire de l’érotisme à travers 60 ans de vinylesde Bernard Marcadé, Cécile Febvre, Matthieu Flory, Dominique Dupuis , aux Editions Stéphane Bachès.

A découvrir : l’ouvrage collectif Frederic Magazine, publié aux Requins Marteaux

Les commentaires sont fermés.