« Fais-moi mal, Sunny Sunny Sunny » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

fais moi mal

–       « Ca va, tu te sens bien ? Pas trop mal ?

–       Oui oui, continue.

–       Tu veux faire une pause ?

–       Non… aïe… c’est moins douloureux que ce que je pensais.

–       Bon alors, ne bouge pas, je n’ai pas fini »

Non cher lecteur, je ne vous relate pas une séance de Shibari (l’art du bondage sexuel japonais). Je ne suis pas un colis ni un saucisson, et ne connais pas grand chose au Japon à part les romans de Murakami, donc l’idée d’être entravée par une cordelette dans de drôles de positions me semble tout à fait absurde.

Non, cette discussion, je l’ai vécue, il y a peu de temps, lors d’une retouche de tatouage. Car oui, cher lecteur, je suis enfin tatouée ! Piquée ! Mon dos encré d’une ancre marine. J’en avais parlé lors d’une précédente chronique, j’ai franchi le pas un an plus tard. Un an pour réfléchir, me documenter, en parler autour de moi. Ma mère : « Tu ne fais pas ça en couleur, hein ? C’est moche. Fais-le si tu veux, mais tu vas être moche ». Mon mec : « T’en fais un tout petit, hein, c’est ça ? ». Un ami tatoué : « Respire. Mange avant. Mais surtout respire». Résultat : j’ai fait un grand tatouage en couleur et suis restée en apnée pendant deux heures. Un an surtout pour trouver le bon tatoueur. La personne dont j’aimerais son art, celle avec qui je ne serais pas gênée d’être à moitié nue pendant deux heures, celle avec qui je vivrais une expérience intime forte, et sans retour possible. Cette personne, je l’ai trouvé : c’est Sunny Buick. Originaire de San Francisco, cette jolie rousse au look de pin-up est spécialisée dans le Old School. Quand je lui avais parlé de mon projet d’ancre, son regard avait brillé. Motifs marins, cœurs, têtes de mort mexicaines, vierges, dragons, roses, pin-ups, hirondelles, étoiles, ou encore dés à jouer sont ses motifs de prédilection. Elle manie comme personne la couleur, vive de préférence. Elle officie habituellement dans un joli studio vers Belleville, mais pour la retouche, elle me convie, avec son charmant accent, dans « un caravane rose, pour une performance, sur la thème du tatouage et corps érotique ». Je ne comprends rien mais me dis alors que c’est un sujet pour la Sherlock Holmette que je suis. Dans The Adventure of the Red Headed league, Sherlock Holmes, le vrai, celui de Conan Doyle, se targue, auprès de Watson, d’avoir beaucoup étudié les tatouages : « I have made a small study of tattoo marks, and have even contributed to the literature of the subject ». Je me dois de continuer l’enquête.

Un soir de mai, je me retrouve comme prévu dans une caravane. Rose et fleurie. Elle est installée au sein du« Cabaret Organique », un très bon festival rassemblant expositions et performances autour de la question du corps. En arrivant, j’entends le bruit de la machine à tatouer. Un son reconnaissable par toute personne qui a vécu « la bouzille », comme on dit en argot. La caravane est comme une petite scène, le public peut voir tout ce qui se passe, sur le lit aux draps brodés devenu studio. Je m’installe donc près de ma jolie tatoueuse, les cheveux relevés, la robe un peu dégrafée, le dos offert à des mains expertes. Un tableau érotique ? De loin peut-être, mais en s’approchant un peu plus, on aperçoit les détails du tableau, et il parait tout d’un coup un peu moins bucolique: la tatoueuse très concentrée sur sa machine, et moi luttant contre la douleur. Il y a quelques minutes encore, je faisais ma maligne, et chantais « Djobi-Djoba » (la caravane, les Gipsy Kings…). Mais à cet instant, je reste silencieuse, et comme certaines personnes prennent des photos, je résiste pour ne pas grimacer. Une jeune fille s’approche. Je repense à la phrase du sociologue David Le Breton : « la marque corporelle est une séduction pour le regard, mais aussi pour le toucher qu’elle attire parfois de manière irrésistible ».

Deux femmes, une tatoueuse et une tatouée, dans un espace public. La scène est intéressante. Car on sait qu’avant ces trente dernières années, très peu de femmes occidentales se tatouaient. Le Breton cite une thèse de 1933, dans laquelle il est dit que « chez la femme, le tatouage est un critérium de déchéance morale » (rien que cela). Rares sont donc les tatouées. Mis à part les prostituées. D’une part elles fréquentent à l’époque des marins, des soldats ou des gens du milieu tous très tatoués. Et d’autre part, explique Jean Graven en 1962, dans L’argot et le tatouage des criminels, « elles transgressent les principes admis, elles se mettent en marge des usages reçues », et ainsi revendiquent leur liberté.

Aujourd’hui que le tatouage s’est largement démocratisé, on ne retrouve plus cette dimension revendicative. Sauf peut-être dans l’imagerie érotique underground, et encore. Les Suicide Girls, ce groupe de jeunes pin-ups underground américaines, toutes très tatouées, qui posent nues sur leur site et souhaitent proposer une alternative à l’imagerie porno de Barbies lisses et siliconées, semblent plus aujourd’hui être un business qu’une prise de position libertaire.

Malgré tout il réside, aujourd’hui, une dimension de liberté et de transgression de genre, dans le tatouage féminin. Car les femmes y revendiquent, plus ou moins consciemment, une force intérieure, et une résistance à la douleur. Elles effectuent un acte qui traditionnellement était vu une preuve de virilité. Cette caravane respire l’ultra féminité : on est entourées de fleurs et de rideaux rouges, Sunny porte une jolie robe cintrée 50’s, je suis pour ma part en robe bustier. Pourtant elle enfonce des aiguilles dans ma peau, et je souffre. On fait un truc de mecs. Et c’est ce mélange des genres, cet enchevêtrement du féminin et du masculin qui, selon moi, est subtilement érotique.

Alors que je remets mon manteau, un homme demande à regarder mon ancre, et me demande : « Ca a été ? ». « Même pas mal », je réponds, en partant, légèrement chancelante, sur mes escarpins de douze centimètres.

Camille Emmanuelle

Contact : http://www.sunnybuick.com/

A offrir: le très beau livre de photos  Alive : Tattoo Portraits, de Julien Lachaussée, Eyrolles, 2011, 40€50.

A lire : Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, de David Le Breton, Éditions Métailié, 2002, 18€50.

Les commentaires sont fermés.