« Bons baisers de Barcelone » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

bons baisers barcelone

Après avoir, en 2011, exploré Paris, il était temps, cette année, de s’évader un peu. Si Tintin était resté à Moulinsart, ce ne serait pas Tintin. Donc en tant que Tintin-du-cul, il est logique que je vous emmène, cher lecteur, chère lectrice hors de nos frontières. Plus exactement: à Barcelone. L’idée est venue d’une chouette série documentaire, « Sex in the world cities », diffusée cet hiver sur Paris Première. Six mégalopoles étudiées sous le prisme de l’érotisme et des pratiques sexuelles. New York, Sydney, Berlin, Hong-Kong, Sao Paulo, et Barcelone, donc. Le reportage sur Barcelone montrait une ville aux mœurs festives et assez débridées. J’ai voulu en savoir plus le temps d’un week-end. Suivez la guida.

16h45

Le catalan Manuel Vasquez Montalban, un de mes auteurs préférés, se définissait comme « un communiste hédoniste et sentimental ». Sa ville n’est pas -n’est plus- communiste, mais est-elle toujours hédoniste et sentimentale ? Premier arrêt, après avoir débarqué et posé mes affaires à l’hôtel : le magasin érotique  Le Boudoir . Une boutique d’« erotic lifestyle ». L’expression me plaît. Le magasin est situé dans une rue très commerçante et très passante, mais on y rentre en sonnant à la porte. « C’est pour que les clients se sentent tranquilles » m’explique la jeune et souriante vendeuse qui m’accueille. Un décor « boudoir », on s’en doutait, un joli choix de lingerie, souvent d’inspiration rétro, quelques livres, quelques films, et une sélection de sex-toys hauts de gamme. En me baladant, je remarque que la plupart des marques, anglaises ou espagnoles, ont un nom français. Nous sommes au Boudoir et pouvons acheter des produits  Je Joue , Agent Provocateur, la Vie en Rouge, Coco de Mer… « Le français sonne sexy », me confirme la vendeuse. « Vous devriez en être fière ». Je lui réponds que si le français est une jolie langue, l’image du Paris so romantic, de l’art d’aimer à la française, du french kiss et tout le bazar, est assez galvaudée. « Es un poquito bullshit », lui dis-je dans mon espagnol parfait. Elle me rétorque, d’un air malicieux, en me tendant mon sac : « peut être, mais il n’empêche que vous venez d’acheter des jarretelles Aubade ». Oups. J’ai fait ma François Bayrou malgré moi (« Acheter français  »). Tout ceci n’est pas très catalan, il est temps de tester quelque chose de plus barcelonais.

18h30

Je me rends à l’institut de massage Tantra Touch. J’ai découvert son existence dans le reportage. Je comprends sur leur site qu’ils proposent des massages tantriques, des massages sensuels et érotiques inspirés du Tantra. Je googlise, et apprends que le Tantra est traditionnellement un système métaphysique indien. Aujourd’hui il est associé à des pratiques sexuelles (yoga et massage en couple, etc.). Rien qui m’inspire à priori. Je n’aime pas tout ce qui est zen, yoga, spiritualité orientale, ou tofu. Cela m’exaspère. Donc quand on me dit « tantrisme », j’imagine tout de suite un mec, coiffé d’une espèce de catogan, portant un pull en chanvre, buvant du thé-qui-pue, qui me parle de spiritualité avec une voix toute douce. Bref un truc pas du tout rock n’ roll, et pas du tout érotique pour moi. Mais bon, je ne dis pas non à un massage, le Tantra Touch est très très populaire à Barcelone, et enfin cela a l’air assez joli. Avanti ! me dis-je, dans mon espagnol bilingue.

A l’extérieur de l’immeuble cossu, une simple plaque, discrète, indique que je suis à la bonne adresse. Devant la porte, je sonne, entend des pas, un jeu de clés, des verrous s’ouvrir. Une jeune femme brune, portant une simple serviette blanche autour d’elle me fait rentrer dans une pièce à la lumière très tamisée, et à la décoration d’inspiration orientale. Je guette avec angoisse l’homme au catogan qui va me proposer du thé. Mais non, après m’avoir rappelé le principe du massage (« cuerpo a cuerpo »), elle m’invite dans une autre grande pièce, avec au milieu un grand futon. Elle me demande de me déshabiller, de me doucher, et me dit que ma masseuse va arriver. Il fait chaud, la musique est douce, il y a de jolies bougies, ça sent bon. La masseuse s’appelle Aïtana. Elle me masse d’abord longuement les jambes, puis les fesses, le dos, les bras. Le long du futon est installé un grand miroir. Je la vois, donc, dans ce miroir se courber et bouger sur moi. Elle masse divinement bien, tout ceci est très sensuel. Erotique serait un grand mot. N’étant pas lesbienne, la vue et la sensation de ce corps nu ne provoquent pas chez moi d’émotion sexuelle. Celle-ci est plus esthétique : la courbe de ses fesses est splendide, et elle a un immense et très beau dragon tatoué sur tout le dos. Impossible, en plus, de fermer les yeux et d’imaginer que c’est mon amoureux. Elle a beaucoup trop de seins pour cela. Au bout de quelques temps elle me demande de me retourner, se met face à moi et masse mes jambes et mon entrejambe avec… ses pieds. C’est très agréable. Mais cela me fait penser que ce serait pas mal que, de retour à Paris, je prenne rendez-vous pour une pédicure. A cette pensée très pragmatique je réalise que je ne suis peut-être pas très tantrique, comme fille. Plus sérieusement, je ne peux m’empêcher de me poser des questions sur cette méthode de massages. Où est la limite entre massage et service sexuel ? Qui sont ses clients ? Avant de quitter ma jolie masseuse, je lui pose quelques questions. Elle y répond en souriant, et aussi un peu en esquivant. Elle me raconte qu’elle a une formation de chiropracteur, qu’elle a choisi de travailler là car elle avait en elle une « sensibilité », que la clientèle est mixte, et que Barcelone est LA ville du massage tantrique. Je n’en saurai pas plus. La peau douce et le corps léger, je pars visiter une autre spécialité barcelon-érotique : les love hôtels.

20h15

Les love hôtels, ce sont ces hôtels pour couples. Ils existent principalement au Brésil, en Argentine, au Japon, et, bizarrement, à Barcelone. J’ai rendez-vous avec le directeur d’un des plus anciens et plus réputés love hôtel barcelonais : la França. Légèrement excentré, le bâtiment est moderne et sobre. L’entrée est, comment dire, très particulière… Comme une entrée de parking, mais version luxe. Une voiture rentre, se gare, un homme en costard, oreillette à l’oreille, tire un grand rideau de velours noir derrière celle-ci. Très intriguée, je me présente à Carlos Flores, le directeur, qui m’explique le fonctionnement de la França. Tout est fait pour qu’aucun couple ne se croise. D’où les grands rideaux pour les voitures, d’où un système de petites pièces d’attentes, et d’où un système judicieux de paravents dans les couloirs. Je pars visiter quelques chambres avec lui. Je marche à pas feutré dans les couloirs. Devant certaines chambres, une petite lumière rouge indique qu’elles sont occupées. J’ai envie de poser mon oreille contre la porte, mais me rappelle que je me suis présentée comme journaliste, et dois donc rester crédible. A l’intérieur des chambres, au premier abord rien de particulier. Souhaitant se différencier des love hôtels un peu cheaps ou kitschs de la ville, la França a choisi la sobriété chic : l’ensemble a entièrement été redécoré par le jeune designer Lazaro Rosa Violan. En étant attentive, on réalise que le miroir, au mur, peut être abaissé pour que le couple puisse s’y voir, et que du lit on peut voir tout ce qui se passe dans la baignoire. Je demande si en tant que touriste, je pourrais passer une nuit ici. Le directeur me répond qu’ils sont « tourist friendly », mais que le principe du França est que toute sortie est définitive. On peut y rester une heure, quatre heures, une nuit, mais quand on sort, c’est pour toujours. Ce système créée du turn over et explique d’ailleurs les prix, beaucoup moins élevés qu’un hôtel de bon standing. L’idée même de toute sortie définitive, est, je trouve, excitante. Il y a, comme dans le théâtre classique, une contrainte de temps, de lieu et d’action. Tout doit se passer au sein de la chambre, pendant un temps définit. Un cocon au sein duquel on y mange, on y boit, on prend le temps d’être à deux pour l’amour, uniquement pour cela. Je quitte la França rêveuse… Il paraitrait qu’à Paris va s’ouvrir au printemps un vrai love hôtel. J’espère que les propriétaires se seront inspirés de la discrétion chic de la França.

23h15 : Je passe la soirée au Betty Ford, un bar rock et retro dans le quartier du Raval. Je discute avec une bande d’amis qui me parlent des soirées Sociedad Cerrada.  Des soirées secrètes, qui ont lieu deux fois par an, aux ambiances extravagantes et apparemment muy caliente. Ils n’y sont jamais allés, mais en ont très envie, car, m’expliquent-ils, « ce n’est pas glauque, et c’est très festif ». Plus tard, je rencontre un artiste, Hugo, qui me montre sur son téléphone une de ses œuvres, inspirée des vanités : deux sortes de squelettes-végétaux, faisant l’amour. J’aime beaucoup. Après avoir bu quatre cocktails nommés « Fucking bastards », je tiens toute une conversation sur le thème d’éros et thanatos dans l’art contemporain. En français, à un mec ne parlant qu’espagnol, certes, mais tout de même, je m’impressionne moi-même.

2h45 : Sur le chemin du retour, j’observe les  vendeurs de cannettes, dans la rue, qui abordent les jeunes femmes d’un: « Sexy beer my dear » ? J’ai envie de ressortir mon petit carnet de journaliste, et d’aller leur demander pourquoi ils disent « sexy beer ». Mais je sens qu’il est temps pour moi de clore cette virée nocturne, car demain m’attendent la cathédrale, le MACBA, le parc Güell, bref tout ce qui fait que je pourrai avoir des choses à dire quand lundi, au bureau, à la machine à café, on me demandera : « Alors, Barcelone c’était comment ? »

Camille Emmanuelle

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