« A comme Abstinence » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

A comme Abstinence

Il est un point commun à tous les étudiants de France. Non, ce ne sont pas les logements hors-de-prix. Ni leur alimentation à base de kebabs-pizzas-saucisses knaki. Ni leur propension agaçante à parler fort dans les transports en commun. Non, il s’agit des Que sais-je.  L’étudiant en histoire doit lire La villégiature romaine, celui de littérature Le théâtre nouveau,  celui en bio Les eaux souterraines (pas de chance, en même temps quelle idée, de choisir bio), et celui en géo la Géographie de l’Europe Centrale Slave et Danubienne.  Pas un seul n’échappe à ce petit livre des Presses Universitaires de France.

Arrivé dans la vie active, l’ex-étudiant(-e) se débarrasse généralement de son ou de ses Que sais-je. Car dans une bibliothèque, cela fait un peu tâche, à côté du roman de Bret Easton Ellis, qui lui, en l’occurrence, fait cool. On n’a jamais vu dans une soirée une personne regarder la bibliothèque de son hôte et s’extasier « Whahou ! Génial ! T’as le Que sais-je sur le Plancton, trop la classe ! ».

Il  y a un cependant un Que sais je, qui vient de sortir, et qui va bousculer les lois du Que sais-je, dans le sens où il peut –il doit – être lu par tout le monde et qu’il peut potentiellement devenir un livre de chevet. Il s’agit des 100 mots de la sexualité, sous la direction de Jacques André. Avec l’aide d’une dizaine de co-auteurs, le psychanalyste s’est attelé à décrire cent mots de la sexualité, ou plutôt, comme il le précise en avant-propos, cent mots de la vie sexuelle, car l’aspect biologique ou médical de la sexualité est exclu de cette sélection.

De l’abstinence à la zone érogène, en passant par le baiser et le fistfucking, les auteurs décortiquent, en une page et demi, chaque mot en y apportant un éclairage multiple : artistique, historique, sémantique ou littéraire. Mais tous les mots ont, un point commun : le regard psychanalytique, et là réside le grand intérêt de l’ouvrage. Contrairement à un manuel sexo, ou à un guide sexuel, ou à un dico sexy (sic), Les 100 mots de la sexualité ne cherche pas à donner une réponse simplifiée et normative à des questions sur le sexe. L’ouvrage  rend compte au contraire de toute la complexité et donc de l’intérêt de la vie sexuelle humaine. Les chapitres commencent souvent par une phrase prononcée par tel ou tel patient anonyme. L’analyse psychanalytique de ces mots nous nourrissent alors et nous font nous interroger sur notre propre sexualité, souvent plus complexe, plus refoulée, et plus liée à notre sexualité infantile que nous voulons l’admettre.

Et là vous lisez cette chronique et vous vous dites « Ohlala, merci Mme Freud… Bonjour la prise de chou ». Certes on retrouve dans cet ouvrage les théories freudiennes, mais grâce à une écriture très fine et pleine d’humour, ces théories sont faciles d’accès, et on parcourt les pages de ce petit Que sais-je sans aucune difficulté et au contraire, avec avidité. Si  les auteurs  citent abondamment Freud, ils font aussi appel aux mots de Woody Allen, des héroïnes de Sex and the City,  des héros des Valseuses, ou encore à ceux Beigbeder. Enfin, outre leur très belle plume, leur humour et leurs références contemporaines, les auteurs des 100 mots prennent parti, et tranchent parfois violement, sur des sujets actuels. Ainsi le libertin est décrit comme « une figure du nouveau conformisme sexuel. Nous sommes bien loin de la subversion du Marquis » . Bam dans ta gueule, le libertin. Le sex addict en prend aussi pour son grade : « en voulant éviter les sentiments, vient le moment où il crève de solitude ». Paf dans ta tronche, le sex addict.

Mes mots préférés, ceux qui touchent, ou me fascinent par leur éclairage, sont « cambrure », « cochonnerie », « excision », « femme fatale », « fiasco », « jouissance », « odeurs » et « perversion ». En finissant la lecture de ces cents mots, je me sens frustrée  (« frustré, mal baisé » p.61), j’ai envie d’en savoir plus. En quatrième de couverture, je lis que Jacques André a également dirigé  Les 100 mots de la psychanalyse. Je sens que ma nouvelle collection de Que sais-je ne fait que commencer. Alors… « Google… Amazon.fr… Le Plancton… »

Les 100 mots de la sexualité, sous la direction de Jacques André, collection Que sais-je, PUF, 2011, 9€.

Camille Emmanuelle

Les commentaires sont fermés.