« Un Musée très particulier » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

un musée tres particulier

Aujourd’hui, cher lecteur, chère lectrice, je vais vous parler d’un musée où vous ne pourrez pas aller.  Quel intérêt, allez vous me dire ? Et bien je vais vous ouvrir virtuellement les portes d’un endroit secret et bien gardé. C’est déjà très sympa de ma part, je vous ferais dire…

Ce musée n’en est pas vraiment un, même s’il en porte le nom. C’est le musée de la Mondaine. Une pièce de 10m2, dans les locaux de la Préfecture de Paris, rassemblant des milliers d’objets, photos, dossiers, issus des affaires de la Mondaine, devenue depuis Brigade de Répression du Proxénétisme. Fermé au public, visitable uniquement par des magistrats, des policiers, et parfois quelques chercheurs, le musée suscite autant de fantasmes que le mot « Mondaine » peut en susciter. J’ai eu la chance, unique, de franchir cette porte un jour. En ces temps de débat –plus idéologique que public – sur l’abolition ou non de la prostitution, dans cette période où l’état semble vouloir réinvestir la sphère privée, j’ai trouvé judicieux de vous raconter cette visite des archives de ceux que l’on appelle les renseignements généraux de la sphère privée. Suivez la guide.

La porte du musée est fermée par trois gros cadenas. Une protection des objets mis sous scellés, certes, mais aussi une mise en scène assez symbolique : on entre ici dans « l’Enfer » de la Police Judiciaire.  Pour ceux qui ne connaissent pas la Mondaine, voici un mini rappel historique. C’est une brigade créée officiellement en 1901, qui avait au départ comme mission de surveiller les maisons closes qui se multipliaient à l’époque, de s’assurer des bonnes mœurs et de réprimer le trafic des stupéfiants. Aujourd’hui la Brigade se concentre sur la répression du proxénétisme, celle des bordels clandestins, lutte contre la pornographie pédophile, et, via le Groupe Cabarets, surveille les établissements de la nuit parisienne.

Les enquêtes, les affaires, l’histoire de la Mondaine me passionnent depuis longtemps, car à travers elles c’est l’histoire des mœurs et de la sexualité de notre société qui est racontée. Autant vous dire, donc, que quand l’officier mondain qui m’accompagne débloque les trois verrous, j’ai le cœur qui bat fort. Quand on ouvre la porte, un lampion rouge s’allume à l’extérieur, rappel des anciennes maisons closes. A l’intérieur, on est dans un bordel organisé. Bordel car il y a des cartons qui jonchent le sol, de la poussière, un amas de dossiers. Organisé car les objets sont rangés par genre, accrochés au mur ou mis en vitrine.  J’ai l’impression d’être rentrée dans un donjon SM. En tout cas ce que j’en imagine, car je ne suis jamais allée dans un donjon SM. Des dizaines d’entraves et de croix de saint André, des mannequins vêtus de cuir, des vieux godes à profusion… Je ne sais où donner de la tête, si j’ose m’exprimer ainsi. Je commence donc la visite par les panneaux de photos, qui rassemblent une sélection d’images saisies par la brigade, de 1900 à nos jours. Les premières images, datées du début du siècle, sont assez inoffensives. Même si à l’époque elles ne l’étaient pas du tout. Elles étaient même illégales : Monsieur et Madame qui font l’amour, ou bien Monsieur et Monsieur, ou bien Madame et Madame, ou bien Monsieur, Madame, et Madame, etc. De la pornographie, donc, confisquée. Sur un autre panneau, je découvre des clichés incroyables. Une affaire de 1957. Un homme avait créé une « canne photographique » pour prendre des photos sous les jupes des femmes, mais aussi un système photo qu’il planquait dans les toilettes publiques. Quand il a été arrêté, on a retrouvé toutes ses photos (floues bien sûr), accompagnées de feuillets avec des commentaires, comme celui-ci : « les cuisses sont grassouillettes et le fessier prometteur ». La canne photographique, enveloppée de papiers journaux et bricolée de bouts de ficelles, et le système des toilettes, saisis également bien sûr, sont en vitrine. Je scotche dessus. Les japonais n’ont rien inventé, avec leur chasse photographique à la petite culotte. C’est d’origine française, ça, Monsieur !

Les photos suivantes, je les regarde à peine. Elles sont issues d’affaires de zoophilie et de pédophilie, et, même si elles font partie de la vie de la Mondaine, elles sont trop traumatisantes pour mon regard de jeune enquêtrice.

Après les images, je découvre les objets autour de moi. L’officier m’explique qu’à chaque fois qu’un objet saisi était nouveau, ou particulier, il se retrouvait dans cette pièce, pour que l’ensemble de la brigade les repère et les connaisse. Au fur et à mesure des années, le musée a été de moins en moins alimenté. Les objets (comme les godes) se sont banalisés, et l’évolution des mœurs et de la loi ont fait que de moins en moins de choses ont été interdites : les images pornos et les objets SM « classiques » ne sont plus saisis aujourd’hui. Je n’arrête pas de poser des questions, pousse des petits cris, et commence je crois à agacer mon gentil guide.

« – Oh c’est quoi ce machin ?

–       C’est des menottes à pouces des années 50.

–       Whahou ! Je peux essayer ??!

–        Non.

–       Et ça c’est quoi, c’est quoi?

–       Les premiers godemichets à pile.

–       Trop cool, on dirait ceux qui étaient vendus dans les vieux catalogues la Redoute, pour faire soi-disant des massages de visage.

–       …

–       Et ça ! C’est chelou on voit pas trop ce que c’est. On dirait une vielle knacki qui aurait trop traînée dans mon frigo. Hahaha !

–       Non, c’est une verge momifiée de pendu.

–       Ah… Ok…»

Du coup je me tais et note dans mon petit carnet mon top-five d’objets. Le voici:

Le plus impressionnant est un très grand appareil en bois datant des années 50, une espèce de châssis avec un système de poulies. C’est en fait un appareil d’auto-strangulation, et d’auto… comment dire… d’auto-sodomie. Sauf qu’en fait le mec qui avait cela s’est auto-empallé. Il en est mort (il y a des photos de la scène découverte par les flics, à côté de l’appareil). Ce n’est pas drôle, je vous l’accorde, mais c’est impressionnant.

Le plus compréhensible est une cage pour homme, issue d’un donjon de domina, avec un écriteau dessus. L’écriteau dit « Ordure ». Tout simplement. Direct, franc, on comprend tout de suite le concept.

Le plus ironique est la carte de prostituée de Marthe Richard. Marthe Richard est la femme qui a obtenu le 13 avril 1946, la fermeture des 1500 maisons closes du pays. Il a été dit par la suite qu’elle avait elle-même été prostituée. Elle l’a nié. Mais à l’époque toutes les filles de joie étaient « fichées » et avaient une carte. Dans ce musée, il y a donc, ironie de l’histoire, celle de la femme qui a fait fermer les maisons closes.

Le plus incongru est la collection personnelle du Roi René, saisie en 1984 pour une affaire de proxénétisme. C’est une collection de poils pubiens. Et oui, j’en parlais dans une précédente chronique, la collectionnite n’a pas de limites. Il faut savoir que René C. était bien placé pour mener sa collection, car il tenait à l’époque un club libertin très populaire, l’Auberge du Roi René, à Ville d’Avray, un lieu qui existe toujours d’ailleurs. A chaque soirée, il désignait « Reine de la nuit » la femme qui avait été la plus « active ». Il lui offrait une rose rouge, et elle lui offrait… une pièce pour sa collection. Celle-ci se présente sous la forme d’un album de timbres, sans timbres donc mais avec à la place des poils de teucha. En dessous de chaque petite touffe, brunes, blondes, ou rousses, un nom, une origine, et une date. « Nicole, France, 5/10/76. Monique, Suisse, 23/9/76. Rita, Allemagne, 22/10/76», etc. Aujourd’hui, avec la mode de l’épilation intégrale, René aurait été un bien piètre collectionneur…

Enfin l’objet qui m’a le plus fait rire est le vélo-gode. Il m’a fait rire car il est très bien réalisé. On sent derrière l’implication du mec, les heures de travail. Il ressemble, de loin, à n’importe quel vélo d’appartement, certes vintage, mais classique. Sauf que la selle n’est pas une selle, mais un gode, très bien intégré à l’ensemble de l’objet. Le mec qui a fait ça est un Géo Trouvetou du sexe. Un MacGyver du cul. Moi je dis bravo.

Après une heure passée dans cette pièce, je suis loin d’avoir fini la visite du musée. Un siècle de mises sous scellées sélectionnés par les flics de la Mondaine… ce n’est pas tous les jours que j’ai accès à cela. Mon gentil-guide-officier s’impatiente un peu. Je lui demande, avec mon air de communiante, si je pourrai un jour revenir. Il se rappelle mes questions à la con, hésite, et finalement me dit que ce serait possible. Il faudrait je pense que je revienne dans quelques années. Voir si une certaine tendance actuelle de moralisation des mœurs a fait que le musée s’est rempli, ou s’il a tout simplement pris la poussière. J’opterais pour la seconde hypothèse. A ce moment là il sera salvateur pour les nouvelles générations de policiers, de magistrats, de chercheurs, et d’enquêtrices érotico culturelles, de constater comment, si la lutte contre le proxénétisme est toujours essentielle, la pénalisation des mœurs sexuelles appartient en partie au passé. À un musée. Et quel musée…

Camille Emmanuelle

Pour poursuivre la visite, à lire : l’ouvrage extrêmement bien documenté de Véronique Willemin, La Mondaine, Histoire des archives de la Police des Mœurs, aux Editions Hoëbeke.

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