« Ouvrons les maisons closes! » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

ouvrons les maisons closes

HAHA! Je vous ai eu, avec ce titre racoleur !

Je ne vais pas parler directement de sexe, de froufrous et de dentelle, ni de vices cachés. Je ne vais pas non plus prendre part au débat actuel sur la réouverture des maisons closes, un débat complexe qui divise féministes et politiques, et qui mériterait bien plus qu’une simple chronique. Non, je vais vous parler d’un livre d’architecture.

Voilà. Maintenant vous êtes obligés de continuer la lecture de cette chronique. À moins que vous ne souhaitiez passer pour un(e) rustre (“Ah? ça ne parle pas de cul? Ah bon. Zut je m’en fous alors…”). Oui, je sais, je suis machiavélique. Mais c’est pour la bonne cause. Car l’ouvrage en question, “Maisons closes parisiennes, architectures immorales des années 1930” est un petit bijou.

C’est d’abord un bijou d’édition. Les éditions Parigramme ont créé sur la couverture une découpe en forme de serrure, qui ouvre sur une image de femme dénudée, et ont recouvert l’ouvrage d’un velours rouge. Avant qu’on me l’offre, je passais régulièrement, en librairie, caresser ce livre pendant de longues minutes, sous l’œil un peu agacé de mon libraire.

Quand on me l’a offert, il y a quelques semaines, j’ai découvert, avec beaucoup de plaisir une enquête extrêmement bien réalisée sur l’architecture et la topographie de ces maisons de  l’entre deux guerres, fermées sur l’extérieur, mais aux intérieurs complexes.

Paul Teyssier, l’auteur, est architecte. Avec à la fois érudition et pédagogie, il nous commente une iconographie exceptionnelle. Grâce aux plans d’époque, on découvre comment les tenanciers transformaient les maisons de société en lieux de divertissement avec dancing, cinéma, et scènes de cabaret, mais aussi comment la montée de l’hygiénisme modifiait ces lieux. De nombreux rapports de police, des photos inédites, des publicités et des lettres anonymes complètent ces documents rares.

L’auteur décrit avec manifestement beaucoup de plaisir les architectures et décorations des luxueuses maisons de société de luxe. Il fait notamment un zoom sur les mythiques Sphinx et One Two Two, avec leurs chambres fantasques, et leur clientèle artistique et intellectuelle. J’ai par ailleurs scotché sur une photo d’une splendide « chambre ducale » du 6 rue des Moulins, dédiée aux messes noires. Les draperies noires entourant le lit étaient semées de larmes d’argent. Il fallait y penser…

Mais Paul Teyssier ne fait pas pour autant l’impasse sur la très dure réalité des prostituées pensionnaires. Au contraire, c’est à travers les plans et la distribution des pièces que l’on découvre les conditions de vie: les dortoirs, les « salles de visite » pour le médecin, la présence ou non d’eau chaude, l’attente glauque dans les « bahuts » (salles à manger). Les maisons d’abattages, appelés aussi bouges, représentaient le pire aspect de cette vie nocturne passée.

« Maisons closes » est le genre de beau livre à lire comme un roman. À la moitié de l’ouvrage, je me disais : « c’est dommage, il ne parle pas des escaliers et des portes dérobées », pour découvrir tout un chapitre là dessus juste après. Et ainsi de suite pour tous les détails abordés. Le personnage principal de ce roman est bien sûr Paris, dans les années 1930, la nuit. Des vies défilent: du peintre de Montparnasse qui s’installe dans une maison, à la tenancière qui tient ses carnets d’hygiène, à la femme qui se plaint à la police  du racolage dont est victime son mari.

Évitant heureusement toute nostalgie, Paul Teyssier n’a qu’un seul regret : la disparition quasi totale des immeubles et décors de ces lieux de plaisir, témoins d’une société. Mais à la fin de l’ouvrage, il nous indique quelques lieux préservés, ici une porte avec judas, là un vitrail. Très utile pour frimer devant ses amis lors d’une balade dans le 9ème arrondissement.

La prochaine fois, je titrerai « Vive le triolisme ! ». Et vous parlerai de ma passion pour « Fragments de discours amoureux » de Roland Barthes, et de son concept de l’équation à trois termes permutables.

Machiavélique !

Camille Emmanuelle

« Maisons closes parisiennes, Architectures immorales des années 1930 ». Paul Teyssier. Paru en octobre 2010 aux éditions Parigramme. 59€.

 

 

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