« Liberté! Egalité! Sexualité! » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

camille_1

On vit tous, dans la vie, des petits moments de gêne, n’est ce pas ? Moi la première.
Je ne parle pas du moment où j’ai réalisé, avant un rendez-vous amoureux, que le matin je n’avais pas choisi de porter une jolie culotte de la marque Fifi Chachnil, mais un machin noir, informe, en coton, avec écrit dessus « In case of emergency, pull down ». Ni du moment où une amie, à qui je parlais amour de la gastronomie, a ouvert mon frigo et découvert un seul yaourt, périmé depuis deux semaines, une bière et des Babybels. Ni de celui où, le lendemain d’une nuit torride, je suis sortie de la salle de bain avec mon peignoir « Meetic » (souvenir d’une soirée de mon ancienne agence de com, et non cadeau gagné au bout de cent rencontres, je précise). Ni de l’expérience récente, où, en me déshabillant devant mon partenaire, j’ai réalisé que mon esthéticienne m’avait fait une épilation intime pour le moins originale. Ni triangle ni ticket de métro, mais « Tour Eiffel ». A l’envers.

Non, la gêne, il m’arrive de la voir dans les yeux de mon interlocuteur ou interlocutrice, quand, parlant de mes chroniques et de mes diverses activités, je me définis comme féministe. Comme si je venais de dire un gros mot. Ou comme si je venais de dire : « J’adore torturer des poussins, et m’en faire des manteaux de fourrure. Jaunes ». 
Le féminisme est une pensée noble, progressiste, intégrant des hommes et des femmes, qui luttent pour moins de discrimination sexuelle, moins de violences faites aux femmes, et plus d’égalité et d’équité.

Je suis souvent surprise par les clichés qui circulent encore sur ce sujet. Peut être est-ce parce que les médias ne parlent que des actions spectaculaires ? Les femmes qui brûlaient leur soutien gorge dans les années 70, celles qui défilent seins nus aujourd’hui. Or il y a plein de textes,  d’hier et d’aujourd’hui, et d’actions formidables, qui n’ont rien à voir avec les nichons. J’ai quand même récemment entendu quelqu’un qui m’a dit : « T’es féministe ? Mais euh… tu portes au quotidien des escarpins, des jarretelles, et du rouge aux lèvres… » Je n’ai pas su, sur le coup, quoi répondre. Comme si c’était incompatible avec une pensée politique, comme si toutes les féministes s’habillaient en quechua, ou comme si s’amuser avec les codes de séduction de l’ultra-féminité serait forcément une aliénation au patriarcat.  Non mais allo, quoi. J’aurais du répondre que j’étais proche des théories de Judith Butler,  sur la notion de performance de genre. Constitué par la réalisation de performances, le genre « femme » (comme le genre « homme ») reste contingent et sujet à interprétation et « re-signification ». Mais bon on était dans un bar, il était 1h du mat, ce n’était probablement pas la bonne réponse.

Ceci étant dit, je ne suis pas militante. Je suis une féministe de canapé. Je lis des essais, des articles, et discute de ces sujets avec mes proches. Mais c’est tout. Ok, parfois, alors que je suis tranquillou avec ma tisane sur mon canapé et que je lis un article qui me révolte, je lève un petit poing, Et me mets seins nus. Mais personne ne le voit, donc on s’en fout.

J’admire les personnes qui s’engagent, mais d’une part je crains l’esprit militant, qui crée parfois une pensée normative et « réactive », et d’autre part je ne me reconnais pas dans les mouvements existants. J’ai noté une certaine tendance, dans le féminisme actuel, de gauche, à des prises de positions moralistes, voire réactionnaires. Punir les clients des prostituées (à quand le Grenelle de la prostitution, pour vraiment parler de ce sujet de société?), critiquer -sans la connaître- la pornographie, toute la pornographie,  réagir au quart de tour dès qu’un comique fait des blagues soi disant misogynes  (cf les réactions ultra-épidermiques suite aux vannes, que j’ai personnellement trouvé très drôles, de Seth MacFarlane, aux Oscars 2013). Je lis et apprécie, entre autres, les écrits d’Elisabeth Badinter et de Virginie Despentes. Toutes deux ont des sujets et des pensées différentes (Badinter sur l’identité et récemment la maternité, Despentes sur la sexualité et la prostitution) mais elles intègrent le fait que les femmes ont gagné le droit à disposer de leur propre corps,  et donc aussi de leur sexualité. Je me sens en cela plus proche des théories du « féminisme pro-sexe » (Wendy Delorme, Emilie Jouvet) que de celles du féminisme « oh-mon-Dieu-une femme-dans-une-vidéo-porno-fait-une-fellation-à-genou-elle-est-soumise-c’est-affreux ». Hum, je caricature le propos et risque de ne pas me faire de copines. Mais c’est l’idée.

Par ailleurs je défends l’égalité sociale, salariale, politique entre les hommes et les femmes, et, sans considérer les femmes comme des victimes en soi, je me révolte contre le nombre élevé de violences sexuelles faites aux femmes. Mais le féminisme, la revendication égalitaire, doit s’arrêter selon moi à la porte de la chambre à coucher.  La misogynie aussi d’ailleurs ! Le sexe entre adultes consentants est un territoire de liberté, de jeu. On peut y jouer différents rôles : domination, soumission, etc. Le fait d‘être capable de jouer ces rôles indique qu’on ne les subit pas. On les choisit. C’est libérateur. Et jouissif.

Je ne suis bien sûr pas la seule à le penser. J’ai récemment trouvé, grâce à une amie, une gourou. Youhou ! Elle s’appelle Esther Perel, c’est une thérapeute  de couple et une auteur, vivant à New York. Elle est brillante, drôle, parle cinq langues et a interrogé des hommes et des femmes dans le monde entier. Plus tard, je veux être elle. Bon, j’exagère un petit peu, mais ses écrits font du bien. Elle analyse principalement la question du désir dans la durée, du besoin de fusion et de stabilité des couples modernes, antinomique selon elle avec le désir. Et, tout en défendant l’égalitarisme éclairé, comme une des plus grandes avancées de nos sociétés modernes, elle considère qu’il peut coûter cher dans le domaine de l’érotisme. Dans son dernier ouvrage,  L’intelligence érotique, elle développe, témoignages de couples à l’appui, sa théorie. « Face à la brutale réalité de la violence, des viols, du trafic sexuel, de la pornographie à caractère infantile, des crimes de haine, nous devons être très attentifs aux abus de pouvoir qi s’insinuent dans les rapports sexuels entre les gens. Mais la poétique du sexe, quant à elle, est souvent politiquement incorrecte, puisqu’elle prospère au sein des jeux de pouvoir, des renversements de rôles, des avantages inéquitables, des demandes impérieuses, des manipulations de séduction er des cruautés subtiles. » Esther : one point/ Politiquement correct : 0.  Elle ajoute : « Les interdits que nous respectons avec véhémence au grand jour sont souvent ceux que nous aimons transgresser dans l’obscurité. La force de l’imagination érotique, c’est de pouvoir outrepasser la raison, les conventions et les barrières sociales ». Yeaaah ! Esther ! You’re a winner ! I love you ! E-sther Présidente !

Hum. Je vais me calmer, reprendre  un peu de tisane, et remettre mon soutif. Le Fifi Chachnil, pas le moche en coton qui peluche.

Camille Emmanuelle

 

Les commentaires sont fermés.