« Fermez les yeux » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

fermez les yeux

Fermez les yeux. Imaginez que je suis un homme. Un mec. Un keum. Un garçon. Vous allez me dire que ce n’est pas compliqué, vu que vous ne me connaissez pas. Mais bon, si je ne crois pas à l’écriture virile vs l’écriture féminine, depuis deux ans que j’écris, on doit déceler tout de même des signes discrets d’œstrogène.

Dernièrement je me suis physiquement transformé en mec, lors d’un atelier drag kings que j’organisais avec Louis(e) de Ville au Carmen, à Pigalle. Les drags kings, c’est comme les drag queens. Mais à l’inverse. Des filles qui se transforment, lors d’une soirée, en garçons, donc. Pour me transformer, j’ai suivi  les trois étapes, les trois B : barbe, binding (compression des seins) et bite. La barbe, c’était assez simple, il fallait appliquer du mascara (appelé man-scara) sur le petit duvet des joues, et rajouter quelques poils. Le bandage des seins, vu la taille de mes seins, c’était simple aussi. Deux mini-scotchs ont suffit. Pour la bite, on les créé avec des bas en nylon et du coton. L’avantage, quand on est drag, c’est qu’on peut choisir la taille de son machin. Moi je m’en étais fait un assez volumineux. Mais au bout de quelques minutes, une fille m’a fait remarquer que je bandais. Oups. Je l’ai donc « replacé » discrètement. Lors de l’atelier on apprenait aussi à bouger, s’asseoir, danser comme un mec. Toute la soirée, je me suis baladée avec mon service trois pièces. J’ai failli le perdre en allant aux toilettes, mais à part cela j’étais très contente. C’est assez fascinant, d’avoir un truc entre les jambes. En rentrant chez moi, alors que je retrouvais des formes et des traits féminins, je me suis posée la question de quel aurait été mon rapport à la masturbation si j’avais été un garçon.

Imaginons donc que je suis un mec. J’ai probablement découvert, comme beaucoup, la masturbation vers 12-13 ans. Un jour miraculeux, où, curieux de voir ce que c’était,  je me suis caressé, assez longtemps et maladroitement, puis ressenti un plaisir fulgurant. J’ai aussi ressenti un mélange de fierté, celle de faire enfin parti du clan des hommes, et de honte. Car c’est une pratique solitaire qui devient vite obsédante. A partir de ce jour-là, la branlette devient en effet une occupation quotidienne. Un truc auquel je pense tous les jours en revenant du collège. Esclave du plaisir fourni par le petit crayon (ben oui, hein, à 13 ans on a des petits crayons), je cherche un peu partout des sources d’excitation. Mais – attention ceci est une nouvelle théorie – là où il a une vraie différence entre les hommes, c’est sur la question de la période à laquelle ils ont découvert les joies du paluchage. Un homme de plus de 35 ans a probablement découvert la chose via les magazines. Un homme de 30 ans via la VHS du porno Dorcel de Canal + qui circulait au collège. Un homme de moins de 25 aura découvert ses premières images sexuelles via les tubes pornos (YouPorn et cie). On discutait récemment, entre mecs, du sujet, et un ami, âgé de 25 ans, m’a avoué qu’il ne pouvait pas du tout se masturber sans vidéo porno. Alors que son pote de 32 ans, lui, disait pouvoir le faire juste en fermant les yeux. Sans porter aucun jugement de valeur, je trouve, en tant que trentenaire, ceci assez troublant. Pour ceux que l’on appelle les « digital natives », l’excitation vient donc de l’image animée, pas de l’imaginaire. En soi, peu importe le support pourvu qu’on ait l’ivresse. Mais la fantasmagorie pornographique a tout de même deux avantages que n’a pas l’industrie pornographique. Tout d’abord on peut intégrer, à ses rêveries, de « vraies personnes ». Des exs, des futures, sa copine, une fille croisée dans le métro. Alors que quand on mate une vidéo, on voit principalement des performeuses qui abusent des «duck faces », qui ont des gorges anormalement profondes, et qui prennent leur pied, quelque soit la situation embarrassante dans laquelle elles se trouvent. Bref, pas si « Girls next door » que cela, les filles. Deuxièmement l’esprit développe un champ des possibles, ce que la vidéo ne fait pas. Par exemple, dans 90% des vidéos actuelles (avec mes statistiques approximatives, je vais me faire taper sur les doigts par les spécialistes du Tag Parfait), les mecs finissent par se masturber et jouir sur une fille (seins, fesses, bouche, voire visage). J’ai bien peur que si mes jeunes amis commencent à les imiter, il va y avoir une recrudescence, chez les ophtalmos, de jeunes femmes avec les yeux tout rouges. Plus sérieusement, cela interroge la relation mimétique acteur-voyeur. Un ami quadra me confiait récemment sa théorie : « en jouissant dans le vide, l’acteur rétablit l’équilibre avec le spectateur, qui ne peut faire que la même chose ». Enfin, dernière remarque, mais en tant qu’homme hétéro, ce n’est pas la jouissance masculine, mais bien la jouissance féminine, que j’aimerais voire révélée. Mais je suis peut être un vieux con, allez savoir.

Bises viriles,

Camille Emmanuelle

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