« Eternelle Emmanuelle » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

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Le 1er juillet dernier, alors que je lis distraitement la presse sur le web, je m’arrête sur un titre du Huffington Post : « Emmanuelle, la star des films érotiques, a fait un AVC ». J’apprends qu’à 59 ans, l’actrice Sylvia Kristel a donc été hospitalisée et est dans un état critique. Je savais qu’elle avait eu ces dernières années de graves soucis de santé, je ne la connais pas du tout personnellement, et je suis née six ans après la sortie du film Emmanuelle, en juin 1974. Et pourtant cette nouvelle m’attriste profondément. Car ce destin particulier et tragique a une portée symbolique forte. Sylvia Kristel, c’est Emmanuelle (toute sa carrière a tourné autour de ce personnage). Et Emmanuelle, c’est tout un symbole de l’érotisme made in seventies. Mon pseudo de chroniqueuse est un hommage direct à ce film, je prends la pose dès que je me retrouve assise dans un grand fauteuil en rotin, et je connais la chanson de Pierre Bachelet – celle du générique – par cœur. Je ne pouvais donc pas ne pas revenir sur ce phénomène.

Emmanuelle, ce sont d’abord des chiffres ahurissants. 8 893 996 entrées en France, et plus de 50 millions dans le monde. Le film sera interdit aux moins de 18 ans, à cause de la scène de la cigarette, et à cause, je cite, d’une scène de « sodomisation ». Donc quand on sait que tous les grands succès du cinéma français, de la Grande Vadrouille aux Ch’tis, sont des films familiaux, on réalise que 9 millions d’entrées pour un film interdit aux mineurs, c’est exceptionnel. Une salle, le Triomphe, aux Champs Elysées, le programma à Paris pendant onze ans, proposant en été un sous-titrage en anglais pour les touristes. C’est aussi une impressionnante série de films et téléfilms : 14 suites en France, 3 suites américaines (dont Emmanuelle dans l’espace – un super nanar), et 8 suites italiennes.  Et enfin, c’est, 38 ans plus tard, un film que tout le monde connaît.  Pourquoi ce succès incroyable?

Je ne pense que pas que ce soit l’histoire. Le film, adapté du roman d’Emmanuelle Arsan, raconte les aventures d’une jeune mariée qui part à Bangkok rejoindre son mari diplomate. Poussée par l’ennui, elle va multiplier les découvertes sexuelles : le lesbianisme, le sexe de groupe, le sadisme, etc.  Le tout est assez mièvre. Certes, le propos, libertin, peut choquer la France giscardo-pompidolienne. « « Il faudrait mettre le couple hors la loi » répète Emmanuelle à la fin du film. Mais rien non plus de révolutionnaire. Ce n’est pas non plus son aspect particulièrement sulfureux qui a fait son succès. En 1974 sont sortis des dizaines de films érotiques beaucoup plus explicites qu’Emmanuelle.

Alors, quoi ? Sans être une spécialiste de l’histoire du film pour adultes, j’ai une théorie (oui, j’adore toujours autant développer mes théories). Je pense que trois ingrédients ont créé l’alchimie. Tout d’abord, le nom. Emmanuelle. Un prénom féminin tout à fait normal, mais à l’époque les titres ne sont pas aussi jolis. En 1974 sortent : Change pas de mainLa BonzesseRêves humidesSexuellement vôtreLes couples du Bois de Boulogne, etc. Il était j’imagine, plus facile de dire lors d’un dîner entre amis: « Hé ! Vous avez vu Emmanuelle ?», plus que : « Hé ! Vous avez vu Les minettes en folie ?».

Deuxièmement, le choix de l’actrice. Le producteur, Alain Siritzky a raconté sa quête de l’oiseau rare dans toute l’Europe. Après des dizaines de castings infructueux, il repère une silhouette sur un début de bobine en provenance des Pays-Bas. Cette inconnue, Sylvia Kristel va se révéler parfaite pour incarner la quête initiatique et sexuelle du personnage. Son corps, ferme, élancé et en même temps tout en rondeur, renvoie une image de femme sûre d’elle et de sa séduction, tandis que son visage, angélique, doux, reflète beaucoup de candeur et d’innocence. Une sorte de Marylin pour films d’adultes.

Enfin, le troisième ingrédient est selon moi l’esthétique intrinsèquement érotique du film. Pour m’expliquer je citerais Jonathan Littell, auteur franco-américain, interrogé sur les films pornos dans la dernière revue Ravages. « Il y a eu un régime d’images, à une époque, dans les années 70, qu’on appelle le film érotique pour le distinguer du film pornographique, qu’on peut analyser comme un régime d’images fondé sur le jeu du voile et du dévoilement, de ce qui est montré et de ce qui ne l’est pas. Il y a souvent des scènes dans Emmanuelle derrière des tentures ou des voiles. Un film comme celui-là est construit  sur le principe de montrer juste assez pour exciter, puis tout de suite cacher, donc en fait faire travailler l’imagination ».

A quand un Emmanuelle des années 2000, un film érotique et très populaire, qui résisterait à la tentation du porno contemporain, qui consiste à montrer tout, et toujours plus ?  On garderait les ingrédients du succès. On garderait également les acteurs aux torses poilus, parce que j’aime bien. Et pour sonner moderne, on remplacerait le fauteuil en rotin par un Poäng, un Ektop Muren ou un Kivik.

Avis aux producteurs…

Camille Emmanuelle

Le DVD Emmanuelle : 12, 98€ sur Amazon.

 

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