« Domina made in China » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

domina made in china

Chers lecteurs, chères lectrices, vous le savez, c’est la crise.  En cette période de serrage de ceinture, il reste un plaisir, intense, et pourtant totalement gratuit : le sexe. Solitaire ou à deux, il peut se pratiquer quand on veut, autant de fois qu’on le souhaite, sans contrainte financière. Cependant il existe une forme de sexualité qui n’est pas accessible à toutes les bourses. Je veux parler du fétichisme sexuel. Cette pratique consiste à être excité(e) par le contact visuel ou physique d’une partie du corps (exemple les pieds) ou  d’un objet (exemple les bottes) ou d’une matière (exemple le cuir ou le latex). Intriguée par cet univers, je décide de me rendre à la grande soirée fetish, « la Nuit Demonia », qui rassemble à Paris plus de 1000 personnes chaque année. Mais, comme je suis, comme tout le monde, touchée par la restreinte budgétaire, il est hors de question que je dépense trop d’argent ce soir-là. Je décide donc d’y aller à moindre coût, et de vous faire partager mes bons plans. Je serai votre « Huggy les bons tuyaux » du fétichisme.

– L’inscription : 0€

Je ne paie rien car je contacte l’organisation en tant que journaliste. Comptez, si vous n’êtes pas chroniqueuse érotico-culturelle, 45€.

– Le costume : 38€

C’est clairement indiqué sur le site : il faut absolument, pour rentrer, porter une tenue ou en cuir, ou en latex, ou en vinyle. Heureusement je trouve dans mes affaires une veste en cuir qui peut faire l’affaire. Mais en relisant un mail, je réalise, avec effroi, que c’est le bas, qui doit être en cuir, en latex, ou en vinyle. J’ai envie de pleurer. Je me rends sur le site internet de la boutique Demonia. Il y a des tenues assez chouettes, mais celles de qualité, et surtout celles qui sont à peu près couvrantes, et qui ne laissent pas apparaitre des bouts de seins ou des bout de fesses, sont à plus de 100 euros. J’ai re-envie de pleurer. Je me rabats finalement sur une boutique de costumes, près de Pigalle. Là, pour 38 euros, je m’achète un legging et un bustier en latex made in China. Le vendeur me dit : « C’est bien, si vous avez une soirée déguisée, vous aurez la tenue de Cat Woman ». J’ai envie de mourir.

– Le transport : 35€

Les soirées Demonia ne sont pas toujours au même endroit. Cette année, pas de chance pour moi, c’est à Issy Les Moulineaux, aux Crayères des Montquartiers. Certes, le cadre -des anciennes carrières de craie – est splendide, mais c’est tout de même à Tataouine Les Bains. A l’aller, vous pouvez, comme moi, opter pour la solution de galérien (métro + navette gratuite). Au retour je vous conseille le taxi (35€).

– Sur place : 34€

Je ne veux pas aller seule à cette soirée, et donc pour m’accompagner, je sollicite un ami artiste. Quand je l’appelle, il me dit que la Demonia, ce n’est pas trop son truc, qu’il y a trop de monde, et que ce n’est pas très classe. J’insiste avec ma voix de petite fille à qui l’on vient de refuser un bonbon. Il craque. Lorsque je le retrouve à l’entrée, il râle car il n’est pas à l’aise dans son pantalon de motard en cuir. « Mais non, c’est cool, tu ressembles à Bernard Lavilliers, hahaha ». Je croise son regard noir et comprends que je vais devoir bientôt lui offrir un verre. Avant d’atteindre le bar, il va nous falloir nous armer de patience. Je vais d’abord me changer dans des vestiaires improvisés. Là, je réalise pleinement ce que va être le public de la soirée : un mélange surprenant entre des gens sophistiqués, aux tenues extravagantes et assez sexys, et des « Roger et Monique » en t-shirt résille, chaussures pointues vulgaires et jupes en latex trop moulantes. Alors que je me change, j’observe en face de moi un homme, d’une cinquantaine d’année, se transformer complètement. Il passe du banquier de banlieue Ouest, père de famille, en costume Celio, à un esclave SM perché sur 15cm de talons aiguilles, entièrement habillé de latex, et complètement harnaché. D’habitude dans les vestiaires, entre filles, on se lance des compliments. Là, lorsque je croise son regard interrogatif, je ne sais trop quoi lui dire. Je lui lance : « Elle est chouette votre tenue. Moi j’ai acheté la mienne à Pigalle, elle est made in China ». Il me répond « Ah oui, j’avais remarqué, les escarpins en plastique ». Mes escarpins sont en cuir rouge, ils sont vintage, je les mets souvent et m’ont coûté  très cher. Je suis vénère, j’ai envie de lui dire que sa petite culotte en latex est trop petite pour lui, mais je me tais et rejoins Lorenzo. Après avoir déposé nos affaires (4 euros), on rentre enfin au cœur de la soirée. Plus de 1500 personnes, des animations (bondage, shibari, etc), des shows artistiques, plusieurs scènes, plusieurs dance-floors, quelques personnes qui se fouettent et plus surprenant, un stand crêpes et merguez. Je vais acheter des tickets boissons (30 euros les 10 tickets, soit 5 bières), et m’installe pour observer le défilé de personnages qui déambulent devant nous. Je trouve le spectacle très peu érotique, mais assez fascinant. C’est une sorte de carnaval contemporain. Les genres, les classes sociales, les âges se confondent. Alors que je discute avec mon ami du rapport dominant/dominé,  il flashe sur une belle et grande femme, entièrement habillée d’une combinaison de vinyle rouge, qui semble tout droit sortie d’une bande dessinée Marvel. Assise à côté de moi, une femme se fait lécher les pieds par un soumis, à moitié nu et visiblement excité. Je fais semblant de rien, et continue ma discussion. Je note alors qu’un homme, avec une laisse autour du cou, passe plusieurs fois devant nous en me regardant. Il ressemble à mort à Mister Bean. Je le fais remarquer à mon pote, on sourit, mais Mister Bean prend ce sourire pour une invitation. Il s’approche alors de moi, regarde mes pieds, et d’un geste de la tête me fait comprendre qu’il aimerait me les lécher. D’un autre geste de la tête je lui fais comprendre qu’il en est hors de question. Mister Bean s’en va tout penaud chercher une vraie domina. Je me sens un peu coupable. Heureusement je le recroiserai plus tard, ravi, en pleine séance de fouettage.

– Total: 107€

Je reviens de la Demonia amusée, pas trop ruinée, et convaincue que ce genre de soirées fétichistes, ce n’est pas mon truc. Pourtant, quelques jours plus tard, dans une boutique de créateur, je tombe nez à nez sur une magnifique paire d’escarpins en vinyle noir. Je les essaie et constate que la matière, brillante, épouse parfaitement et sexuellement la courbe de mes pieds. Mon regard s’allume.

– Total : 187€

Camille Emmanuelle

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