« Bonjour, c’est bien ici la soirée Dorcel ? » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

Bonjour c'est bien ici

Cette phrase, je n’imaginais pas, il y a dix ans, la prononcer. Il y a dix ans j’étais une jeune étudiante en sciences politiques, mon visage avait encore les rondeurs de l’adolescence, je voulais être grand reporter pour Radio France, et je ne jurais que par Lévi-Strauss (l’anthropologue, pas les jeans). Il y a dix ans j’étais une petite intello un peu coincée. Pourtant je me souviens avoir regardé, avec mon amoureux de l’époque, un Dorcel, sur VHS. Je ne me rappelle plus le titre, juste que c’était une histoire de bourgeoises assez salopes.

Dix ans plus tard, me voilà donc, à Paris, un mercredi soir, à 22h, devant l’entrée d’un club libertin, pour une chronique. Intello toujours, mais sur ma table de chevet Le Fétichisme : histoire d’un concept a remplacé La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara. Je suis, pour être honnête, assez contente de rencontrer des personnes de cette boîte, et donc avant d’aller à cette soirée, j’ai écrit comme statut Facebook : « ce soir, c’est soirée Dorcel ». Au bout de quelques secondes, j’ai un « like ». De ma mère. Tout va bien. Au bout de quelques minutes j’ai des messages privés. Des amis (hommes, bien sûr) qui me demandent s’ils peuvent m’accompagner. J’aurais dû m’en douter. Dorcel est un nom créateur de fantasmes. C’est assez fascinant. La marque, qui a plus de trente ans, a réussi à créer une image tellement forte que non seulement tout le monde la connaît (sauf peut-être ma mère), mais elle génère en plus immédiatement des images : des orgies bourgeoises, des porn-stars dévêtues qui déambulent une coupe de champagne à la main, des personnages masqués, bref des scènes de porno-chic.

La soirée est organisée par le scénariste et réalisateur Luka, qui fête la sortie de son dernier film, une grosse production intitulée la Journaliste. Il le fête au Mask, le club libertin, car une des scènes du film y a été tournée. A mon arrivée je suis accueillie par l’attachée de presse. Charmante et avenante, celle-ci va ensuite me présenter à tous mes interlocuteurs. Mais avant de sortir mon petit carnet de notes, je veux faire un tour dans le club. Celui-ci est assez chic. Enfin… chic très eighties mais chic tout de même. Des alcôves, des miroirs, un mur constellé de faux diamants, au sous-sol une barre de pole dance, de grands canapés. On se croirait presque dans un club normal. A quelques détails près. Au sous-sol, dans des espaces plus privés on trouve sur de petites étagères, des sortes de « kits échangistes ». Des capotes, des mouchoirs, du lubrifiant. Des échangikits. Au rez de chaussée on découvre un glory hole (pour les non-initiés, un mur avec des trous situés au niveau de l’entrejambe masculine ; je vous laisse imaginer le fonctionnement), une douche, et, détail qui me plait, une mini-pièce avec un miroir sans teint. Je rentre, je regarde les gens mais eux ne me voient pas. Comme j’ai parfois sept ans et demi d’âge mental, je fais plein de grimaces aux gens, et ricane bêtement. Après la visite du propriétaire, je rencontre l’équipe du film. Anna Polina, actrice et égérie Dorcel, avec qui je parle porno bien sûr, mais aussi image de la femme, et droit de disposer de son propre corps. On sent que l’égérie n’a pas été choisie par hasard : elle est très jolie, et défend, dans un discours certes marketé mais intelligent, la « qualité Dorcel ».  Je rencontre ensuite Luka, le réalisateur. Je lui demande de me raconter le film.

«     – C’est l’histoire d’une journaliste trentenaire, parisienne.

–       Oh comme moi !

–       Elle mène des enquêtes sur le milieu libertin…

–       Ah c’est marrant, moi aussi je fais ça ! Haha !

–       Et là elle découvre les joies du SM, de l’échangisme, du gang-bang, et des orgies.

–       …. »

Je bois très vite ma coupe de champagne, et continue l’interview. Luka m’explique qu’il ne fait pas de « porno-gynéco », qu’ « un porno Dorcel, c’est comme un James Bond : de beaux décors, des jolies filles, des images travaillées et un vrai scénario ». Je l’interroge sur le sens de faire aujourd’hui un film d’une heure trente, à l’heure du succès des vidéos sur internet qui dépassent rarement quinze minutes. Il me rétorque que lui ne fait pas de vidéos mais des films, et que cela n’empêche pas le public de les regarder par séquences. Ne lâchant pas mon rôle de mouche du coche, je lui demande si les décors et les ambiances « bourgeoisie décadente » ne sont pas trop ringards en 2012. Du tac au tac, il me demande si je préfère les vidéos amateurs avec deux femmes se faisant prendre violemment sur un canapé Conforama. Hum. Certes. Je vais ensuite parler à différentes personnes de la maison Dorcel. On évoque la 3D, la VOD, et les films pour la téléphonie mobile. On se croirait à une conférence SFR. Mais à 1h, je jette un œil autour de moi et réalise que le public d’habitués arrive tout doucement. L’ambiance change, les regards se font plus insistants. Je me rappelle l’ échangikit  et le glory hole. Non libertine, et professionnelle avant tout, je quitte alors la soirée.

Le lendemain, sur mon téléphone, j’ai trois messages. Deux amis, qui me demandent « Aloooors, cette soirée Dorcel ? », et ma grand-mère, qui me dit « Coucou ma petite chérie. C’est Mamie. Dis moi, il paraîtrait que tu travailles dans les choses du porno ? ».

Il y a dix ans…

Camille Emmanuelle

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