« Ma collec » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

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Je vous racontais il y a quelques temps ma jolie rencontre avec Richard Allan. Le titre de son auto-biographie, 8000 femmes, m’avait fait rire, mais aussi un peu dérangée. Le côté  tableau de chasse machiste je pense, mais aussi le côté collection. Car je l’avoue, j’ai un problème avec les collectionneurs. Il se trouve que j’ai toujours eu avec eux un rapport ambigu: je les envie pour leur persévérance et leur expertise dans un domaine, mais en même temps je les trouve ou bornés ou snobs ou trop fermés sur leur univers. Je défends l’éclectisme culturel et intellectuel, le fait de pouvoir aimer l’art contemporain et le dessin d’après-guerre, la folk americana et l’electro,  les burgers et les pot aux feux, les culottes monoprix et les jarretelles. Lire la suite

« Richard et moi » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

Richard et moi

Richard et moi, cela a commencé il y a quatre ans, lorsque j’ai vu le film Brigitte et moi, sur Canal +. Un joli medley d’extraits de films de l’âge d’or du X, réalisé par Nicolas Castro, avec comme personnages principaux Brigitte Lahaie et Richard, donc.  Richard Allan, alias Queue de béton pour les connaisseurs, acteur phare de cette époque. Le film est une espèce de Grand Détournement version érotique plutôt réussi. Je flashe tout de suite sur le regard bleu perçant de Richard, sa barbe taillée et sa virilité assurée, et me dis que si les acteurs pornos actuels avaient ce genre de gueule, j’en regarderais plus souvent.

Quatre ans plus tard,  j’ai rendez vous avec lui. Entre temps j’ai lu avec plaisir son autobiographie, écrite avec Jean-Marc Simon, 8000 femmes, mémoires d’un Casanova du cinéma, aux éditions Jacob-Duvernet. Nous avons échangé plusieurs mails, et fixé un rendez-vous. Un lundi, à 15h, dans un café de la Porte d’Italie. Voici le récit de ces quelques heures avec un personnage beaucoup plus complexe et sensible que son pseudo le laisse entendre.

14h07 : Comment s’habille t-on pour ce genre de rendez-vous ? J’ai ma tenue « comment être crédible à un rendez-vous pro », ma tenue « comment plaire à mon mec », ma tenue « comment aller chez Champion », je n’ai pas de tenue « comment interviewer un ex-acteur de l’âge d’or du X ». Finalement je choisis la sobriété. Et des lunettes qui me donnent l’air concentrée.

15h03 : Je reconnais tout de suite Richard au café. La barbe a blanchi (il a 69 ans), mais le regard bleu est toujours aussi perçant. Je m’attable, et on commence à discuter. Poissons. Oui, car Richard et moi avons une passion commune : la plongée sous-marine. Il s’est reconverti dans le chocolat, mais est aussi devenu un grand photographe sous-marin. Je n’ai que mon niveau 2, mais on se comprend.

15h36 : On a fini de parler poiscaille, nous échangeons sur l’amour. Il me parle de son engagement auprès de sa femme, de sa volonté de préserver celui-ci. Il se décrit plus mature, reste « charmeur » mais seulement dans les mots, et se méfie des femmes attirées par sa notoriété et son pseudo. Là je sors mes lunettes et prends mon air concentré, pour bien lui montrer que je ne suis pas ce genre de femme.

15h57 : Il me raconte les parties fines de l’époque (ah bah c’est pas trop tôt, me direz-vous). Comment les hommes « honoraient » la « reine de la soirée » (offerte à beaucoup d’hommes) de façon quasi religieuse, dans le silence et le respect. Puis il m’explique que dans les films X de l’époque, il y avait toujours huit scènes, correspondant à huit fantasmes « courants » qui déclenchent l’excitation (fellation, sodomie, scène lesbienne,…) Pas de « trucs horribles, comme on voit aujourd’hui, avec des femmes qui se font cracher dessus ou qui se font pénétrées par trois sexes en même temps». « Les filles sont traitées n’importe comment », me dit-il dans un soupir. « Et puis elles n’ont plus un poil au cul ». Re-soupir. Je soupire avec lui.

16h09 : Dans son livre, Richard explique avec justesse que les films porno ne sont pas la réalité. Que dans la réalité on ne baise pas avec autour de soi six techniciens, des lumières sur la gueule, et un metteur en scène qui dit  « action » et « coupez ». Il m’explique que pour réussir ses prestations dans les films, il avait développé une mécanique imparable : il séparait sa tête du reste du corps. Un jour, alors qu’il jouait une scène de pénétration dans le bureau du producteur Francis Mischkind, il en profita pour caler des rendez vous de casting au téléphone. Je murmure un « whahou, impressionnant», mais au fond de moi essaie d’imaginer ce que pensait la pauvre actrice à ce moment là…

16h23 : Les jeunes mecs, un peu loulous, assis derrière nous dans la brasserie, nous entendent parler sodomie, porno, jouissance et tendent une oreille. Oups. Je baisse la voix et pose la question dont je vous parlais, lecteur dans une précédente chronique : celle de la difficile reconversion des actrices. Il admet : « Moi je suis vu comme un surhomme, les filles sont vues comme des salopes, c’est regrettable. Et hypocrite. On stigmatise les actrices X, alors que la bourgeoise qui abuse des partouzes, elle, paraît bien comme il faut.  ». Lui de son côté, ne regrette en rien son expérience, mais ne veut pas être réduit à « ça ». Il n’est pas toujours à l’aise avec le surnom qui le poursuit, celui de Queue de béton.  « J’ai arrêté de tourner en 1982. Aujourd’hui je fais du chocolat. Ce n’est pas moi Queue de béton, c’est DSK ! ». « Et 8000 femmes -je lui demande- ce n’est pas un peu prétentieux ? » « Si, ça fait tableau de chasse, alors que j‘ai toujours respecté les femmes ». C’est un choix de l’éditeur, lui  avait pensé à «l ‘Homme-pacha ».

17h08 : Les loulous derrière nous sont partis. Je suis plus détendue, j’enlève mes lunettes de meuf concentrée, et note ses phrases vintages. Evidemment dans ma bouche vintage c’est un compliment mais je ne le lui dis pas, j’ai peur d’être vexante. Sélection : « j’avais payé la caméra une brique », « une production coûtait 1 million de Francs », « le problème des hommes, c’est qu’ils imaginent qu’avec leur service trois-pièces ils sont les rois », « nous les sex-toys on appelait ça des godemichets », « aujourd’hui encore on me serre la cuillère pour me dire bravo », « quand j’ai crée mon service 3615… »

17h48 : Richard parle politique. On n’est pas du tout du tout d’accord, Richard et moi. Je ne veux pas me fâcher, je change de sujet.

17h50 : J’ai posé mon stylo et rangé mon carnet. On parle sexualité, dialogue dans le couple, et éducation sexuelle. Il s’inquiète de l’image qu’ont les ados du sexe, via le porno actuel, et rêve que les films dans lesquels lui, mais aussi Alban Ceray, Alain Plumey, Brigitte Lahaie ont joué soient projetés en cours d’éducation sexuelle au collège. Je lui dis que ce serait en effet méga cool, mais que j’y crois moyen. On parle aussi d’amour, de boule dans le plexus que l’on ressent quand on désire avec force quelqu’un. Il m’explique ce qu’est l’haptonomie (une méthode qui permet d’entrer en relation par le toucher), me prend la main (Maman, si tu me lis, j’ai dit « la main ») et, tout en me serrant la main, me décrit ma vie amoureuse avec une telle justesse que je me dis qu’il a appelé ma meilleure amie juste avant.  Je suis scotchée. Mais, cher lecteur, ce point là restera en off. C’est entre Richard et moi.

Voilà, c’est la fin de cette petite enquête sur le porno. J’ai lu des centaines de pages d’ouvrages sur le sujet, vu des dizaines de vidéos, interviewé un jeune passionné qui défend le porno actuel comme une véritable culture, et rencontré un acteur mythique nostalgique du sexe version 70’s. J’espère que cela vous a plu. Pas d’opinion tranchée à retirer de cette enquête, mais une volonté de rester curieuse. Mais à présent que cela est fini, j’ai une envie folle de lire des livres et de voir des films qui parlent de bisous, de petites fleurs, et d’arc-en-ciel. Bref, j’ai envie de faire un câlin à un poney sous la pluie en mangeant des fraises.

Camille Emmanuelle