« Histoires du X : France vs USA » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

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1231 pages. 1231 pages sur l’histoire du porno, lues en un mois. Alors que le soir, harassée par le travail, je rêvais de comater devant une série débile, ou encore de lire le dernier Jonathan Franzen, je dus me plonger invariablement dans cette histoire du cinéma X. Pour vous, chers lecteurs et chères lectrices. La vie d’enquêtrice érotico culturelle n’est pas toujours facile…

Heureusement pour moi, les deux ouvrages dont je vais vous parler sont de très bonne facture. D’une part The Other Hollywood, l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait de Legs McNeil et Jennifer Osborne aux éditions Allia et d’autre part Histoires du cinéma X de Jacques Zimmer aux éditions Nouveau Monde. Deux histoires, l’une américaine, l’une française, qui, à travers l’histoire du X, racontent nos sociétés, nos rapports à la censure, au cinéma, au sexe. Pour citer Christophe Bier, qui vient de publier le gargantuesque Dictionnaire des longs métrages français pornographiques et érotiques en 16 et 35 mm: « Un genre déconsidéré, oublié des histoires officielles, brimé des autorités (bien) pensantes, mais qui fait assurément partie du patrimoine culturel du cinéma ».

Le premier, The Other Hollywood, est un pavé, certes, mais qui se dévore comme un polar. Les auteurs ont recueilli des témoignages d’actrices, de réalisateurs, de techniciens, d’agents, de producteurs mais aussi des coupures de journaux, et des récits de flics sur le cinéma porno américain, de 1950 à 1998. Une somme, un travail de titan. Trois films, qui ont marqué l’histoire du X mondial, sont particulièrement commentés : Gorge profondeDerrière la porte verte, et L’enfer pour Miss Jones. Et s’il est passionnant de découvrir les tenants et aboutissants de la naissance de cette industrie, il est encore plus fascinant et effrayant de voir comment celle-ci était en grande partie aux mains de la mafia. On suit ainsi l’histoire de cet agent du FBI, Pat Livingston, infiltré pour faire tomber un réseau porno-mafieux fin des années 70.  Il raconte son quotidien et les situations cocasses de son infiltration. Un jour il doit se rendre à une convention (clandestine bien sûr) de producteurs porno, et demande au Bureau du FBI des filles pour les accompagner, car sinon on risque de leur en offrir. « Le Bureau nous a ignorés, raconte-t-il. Leur suggestion, c’était : « Eh bien pourquoi ne pas faire comme si vous étiez homos ? » Alors je leur ai demandé : « Et qu’est ce qu’on fera, quand ils nous feront monter un mec dans la chambre ? ». Gros silence au bout du fil ».  Le problème est que cet inspecteur prend vite goût à la vie de luxe, et le jour où il conclue l’affaire et doit retourner à une vie normale, il disjoncte, vole des fringues de luxe dans une boutique, et se retrouve du jour au lendemain viré du FBI. Un destin tragique parmi d’autres. On suit également la montée (et la descente) des porn star dans les années 1980, l’arrivée de la vidéo, mais aussi de la dope et du sida. Des  affaires de crimes, de clans mafieux, un vrai polar vous dis-je.

A côté les Histoires du cinéma X françaises semblent bien gentilles. C’est un peu Louis la brocante vs Les Experts, Gérard de Villiers vs James Ellroy, Kyo vs the Kills, Taxi vs Taxi driver, Marie Brizard vs Jack Daniel’s, Jacques Faizant vs Robert Crumb, MC Solaar vs 50Cent, bref vous m’avez compris. Mais le livre de Jacques Zimmer n’en est pas moins intéressant. Sûrement plus érudit, plus distancié, moins « gonzo » si j’ose m’exprimer ainsi.  Du cinéma porno primitif clandestin, à l’Age d’or (Le sexe qui parleHistoire d’OExhibition,…) jusqu’à l’épopée Dorcel puis l’arrivée du pro-am (pour « amateur »), il raconte, à force de témoignages, l’évolution de ce cinéma pas comme les autres.  Un des chapitres les plus intéressants est celui qui décrit comment, en 1975, la loi X, la loi qui surtaxe la production et la diffusion des films classés X, a sensiblement appauvri l’industrie et mis à mal la créativité et la qualité technique des films. Un premier coup, suivi ensuite de l’arrivée de la vidéo, suivi ensuite d’Internet. Video killed the good porn movies. Un des passages les plus drôles est le classement de titres. André Breton disait : « les mots doivent faire l’amour ». Un mot d’ordre semble-t-il bien intégré par les producteurs de X français. De l’allusif  Six Suédoises à la pompe, aux cinéphiles Le facteur baise toujours deux fois  et Vol au dessus d’un nid de cuculs, à l’insolite Défonce moi à tous les étages de l’ascenseur jusqu’au surréaliste Cris et suçotements dans l’arrière boutique d’un libraire. C’est hyper drôle non ? Non. Ah. Ok.

On retiendra un point commun aux histoires du porno français et américains: l’impossible reconversion des actrices porno, soft ou hard peu importe. Des actrices repenties, des actrices militantes, celles qui sont parties du business au bon moment, celles qui auraient dû partir plus tôt, leur destin est rarement joyeux. Beaucoup ont voulu se reconvertir dans le classique, sans succès. Un ami qui connaît bien le milieu me disait récemment qu’aujourd’hui certaines finissent prostituées de bas étages alors qu’en « pleine gloire » elles sont escort girl à 1500€ la passe. Et même les actrices 70’s-80’s, pourtant souvent panthéonisées, font les frais de leur carrière passée. Zimmer raconte que lors d’une émission TV récente, alors qu’elle ne s’est pas mise nue devant une caméra depuis plus 30 ans, on a traité Brigitte Lahaie de « cochonne ». Je rencontre bientôt Richard Allan, acteur pendant l’âge d’or, et surnommé joliment Queue de béton. Il a publié récemment son autobiographie : 8000 femmes, Mémoires d’un Casanova du cinéma. Je lui poserai la question si une femme pourrait écrire aujourd’hui avec fierté 8000 hommes. Et puis aussi s’il n’est pas un peu prétentieux. 8000 femmes, tout de même…

Camille Emmanuelle