« Jeux de mains, jeux de vilains » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

jeux de mains

Il y a les romans qui se lisent dans le métro, ceux qui se lisent sur la plage, ceux qui se lisent sous la couette, ceux qui se lisent dans les cafés. Et il y a les romans qui se lisent à une main. Plus communément appelés romans pornographiques.

Parmi la production contemporaine de romans pornos, il y a un auteur que j’aime et que j’admire depuis plusieurs années, et dont je voudrais vous parler en cette période estivale: c’est Esparbec. Oubliez toutes vos références de littérature érotique, d’Anaïs Nin à Régine Deforges. On ne parle pas d’érotisme mais de porno, on ne parle pas de « petit abricot d’où coule le miel de l’amour », ni de « belle verge turgescente », mais d’un langage cru, réel, direct. Dans chacun de ses romans, des personnages classiques et balzaciens – femme de notable, commerçante, jeune fille de bonne famille, grand bourgeois désœuvré – vivent, par la suite de rencontres, des aventures sexuelles très peu classiques. Toutes les situations sont explorées, sans tabou, avec à chaque fois un jeu sexuel plus particulièrement détaillé : la fessée dans Monsieur est servi, la sodomie dans La Pharmacienne (un de ses meilleurs romans, avec La Foire aux cochons), la masturbation féminine dans Le Goût du péché,  ou encore le lesbianisme dans son dernier roman, Frotti-frotta. Les femmes sont toujours pourvues de belles fesses rondes et d’une morale très légère. Elles sont d’abord timides ou honteuses, puis, au fur et à mesure du récit, deviennent de véritables furies sexuelles. L’auteur est régulièrement taxé de machisme, les personnages masculins s’amusant avec cruauté de leur pouvoir sur les femmes, les malmenant et les considérant comme de simples objets sexuels. Mais ce regard, certes cruel, n’a jamais choqué mon esprit de jeune femme féministe, d’une part car Esparbec n’est pas plus tendre avec ses personnages masculins : s’ils dominent souvent, ils se révèlent également dépendants de leurs désirs et de leurs vices, asservis aux jolis culs, et très fragilisés lorsqu’ils sont cocus ou quittés, et d’autre part car, contrairement aux films pornos contemporains, le plaisir féminin a une place prépondérante. Chez Esparbec, les femmes jouissent, et jouissent beaucoup, peu importe comment : seules, entres elles, ou avec des hommes. Cet hymne joyeux à la jouissance féminine protéiforme contrebalance largement les propos salaces et outrageants des personnages masculins.

Mon roman préféré est La Jument. Non parce que je fantasme de me retrouver nue, attachée dans un haras, prise par plusieurs hommes, comme le vit l’héroïne, mais tout simplement parce que c’est celui qui m’a le plus excité. J’ai beau, en tant qu’ex-hypokhâgneuse, ex-salariée de l’édition germanopratine, et lectrice exigeante (voire élitiste, voire snob, voire relou), attendre d’un texte littéraire un style original et une plume poétique, j’en attends aussi deux choses : des émotions fortes (le rire, les larmes, la peur) et une forme d’apprentissage de la vie. Les textes d’Esparbec, eux, créent une émotion particulièrement forte : l’excitation sexuelle, et nourrissent un imaginaire : l’imaginaire érotique. Si certaines scènes font directement référence à des fantasmes existant et créent donc un processus classique d’identification au personnage, d’autres scènes sont à mille lieux de mon univers fantasmagorique. C’est ici que cela devient intéressant, car grâce à une écriture talentueuse, et à une description sans fioriture du plaisir, ces images nourrissent mon imaginaire sexuel dans la durée. Je ne sais pas si je suis claire. Usons de métaphore. Imaginez que vous lisez un roman qui se passe dans l’Arkansas. Et bien si l’auteur décrit avec beaucoup de talent l’Arkansas, vous allez avoir très envie d’y aller, même si vous n’y aviez jamais pensé auparavant. Plus tard, le jour où vous vous décidez d’aller en Arkansas, vous allez repenser à ce roman, et vous dire que c’est aussi bien, voire encore mieux, que dans le livre, l’Arkansas. Remplacez « Arkansas » par « jeu sexuel », et vous comprendrez mieux mon propos. J’aurais pourtant, pour conclure cette chronique dithyrambique,  deux reproches à faire à ses ouvrages. Premièrement ils sont illisibles en public. La couverture indiquant « roman pornographique », dans le métro, ce n’est pas toujours toujours facile à assumer. Mais j’ai trouvé la solution, en les couvrant de papier journal. Deuxièmement, lire à une main n’est pas un exercice à la portée de tous et de toutes. Mais, pornographe et courtois, Esparbec a aussi cherché des solutions. En préface du Goût du péché il annonce une bonne nouvelle: «Aux lectrices qui se plaignent que mes livres sont trop lourds pour qu’on les lise d’une main (la droite pour les gauchères) : j’ai entendu votre prière, celui-ci pèse dix grammes de moins que le précédent ».

A noter : les romans d’Esparbec sont depuis peu téléchargeables en format PDF sur le site de la Musardine. Et deuxième bonne nouvelle : les IPad2 pèsent dix grammes de moins les Ipad1.

Camille Emmanuelle