« La femme tatouée » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

la femme tatouée

« Au début ça fait un peu mal, mais une fois qu’on l’a fait une fois, on veut le refaire », « Il faut bien choisir avec qui tu le fais, être sûr que c’est le bon », « Une fois que tu as décidé de le faire, il ne faut plus réfléchir et se lancer, suivre son instinct ». Ces phrases, je les ai entendues deux fois dans ma vie : lorsque j’avais quinze ans à propos de sexe, aujourd’hui, à trente ans, à propos du tatouage.

Car à l’heure où j’écris ces lignes, je suis sur le point de me faire tatouer une ancre marine. En parlant de cette décision autour de moi, j’ai eu des réactions diverses, de la classique « mais tu ne vas pas regretter ? », à la flippante « moi j’ai un signe chinois, je kiffe », à bien sûr la fameuse « pourquoi une ancre ? » J’ai envie de répondre : « parce que j’avais pensé à un loup-qui-crie-à-la-lune, à un bébé dauphin, ou à un chaton sur un coussin, mais c’était trop early-adopter ». Pour être honnête, au départ, je voulais me faire tatouer un marin. Mais le seul beau dessin de marin sur lequel j’ai flashé a été dessiné par Cocteau, et il est nu, le sexe à l’air. Pas facile à assumer.

La réaction la plus générale, parmi la gente masculine, a toutefois été :  « ah ouaiiis ?? dis donc c’est sexy… » D’où ma question du jour : le tatouage est-il érotique? La question est double. Qu’il y a t-il d’érotique dans l’acte individuel de se faire tatouer, et qu’y a-t-il d’érotique dans le regard de l’autre sur le corps tatoué?

À la deuxième question, j’ai eu une réponse, assez franche et limpide, de la part de Stéphane Rose, l’auteur de « Défense du poil », rencontré pour une précédente chronique. « Tout ce qui attire l’œil masculin sur le corps des filles devient immanquablement sexy, cela relève de la psychologie masculine élémentaire. Un joli tatouage, c’est comme un rouge à lèvres qui te dit « embrasse- moi ! », un vernis à ongle sur les pieds qui te dit « suce- moi les orteils ! », un collier scintillant qui te dit «mords- moi la nuque ! ». C’est un genre d’invitation au contact. Cela m’a toujours captivé, ce décalage abyssal entre les intentions esthétiques des filles et les intentions sexuelles que les mecs leur prêtent. Ce sont comme deux langages qui entrent en collision sans jamais s’entendre. La mécanique du conflit israélo-palestinien déplacé sur le terrain des rapports hétérosexuels. » Certes. Et pour les hommes alors ? Le comédien Pascal Tourain entièrement tatoué sur tout le corps, excepté le visage et les mains, raconte dans son spectacle, très sensible et très drôle, l’Homme Tatoué, comment son corps, à travers ses tatouages, a pris une valeur érotique, qu’il n’aurait jamais soupçonnée avec une peau vierge. Et comme lui disait Francis Blanche : « si Madame s’ennuie au lit avec vous, il lui reste toujours de quoi lire ».

Mais revenons à la première interrogation. Dans la démarche personnelle de se faire tatouer, y’a t-il des ressorts érotiques qui se jouent ? En discutant avec Kurv et à Otis, tatoueurs dans le nouveau salon de thé – salon de tatouage parisien Horror Picture Tea, j’ai eu quelques réponses. La douleur crée tout d’abord une sécrétion d’endorphine, comme le plaisir sexuel, et pour les tatoués, les vrais, le manque de tatouage s’assimile parfois au manque de sexe. Ensuite, une fille qui se fait tatouer s’allonge, se dénude plus ou moins, et est manipulée physiquement par le tatoueur. « On lui plante une aiguille, on lui met de la vaseline, on la remplie d’un liquide, et à la fin elle nous remercie ». Le tatouage étant la seule chose que l’on garde toute sa vie, jusqu’à sa mort, l’acte initiatique du tatouage a une dimension intime très forte. À tel point que certaines filles draguent ostensiblement leur tatoueur avant l’acte, elles veulent « goûter » le tatoueur qui va les «marquer ». Otis compare l’aura des tatoueurs à celle des rocks stars, mais suite à mon regard dubitatif, s’arrête dans la comparaison. Il arrive également que certaines personnes marquent, par le tatouage, leur passage à une nouvelle forme de sexualité. « La semaine dernière, raconte Kurv, j’ai reçu au salon un couple de lesbienne, dont une venait juste de faire son coming out. Elles se faisaient tatouer chacune un dessin dessiné par l’autre. Au début la jeune initiée était très timide, très gênée. À la fin du tatouage, elle roulait ostensiblement des pelles à sa copine, libérée et excitée. »

Mon innocente petite ancre marine va t-elle donc aussi signifier une nouvelle étape érotique de ma vie ? Je pense à Roland Barthes, qui disait : «Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé».

Camille Emmanuelle

« Le poil : combat du siècle » @Camille Emmanuelle

La chronique érotico-culturelle de Camille Emmanuelle

Cet article a été publié sur LorenzodeParis.com

le poil combat du sicele

À la brésilienne ou à l’américaine, à domicile ou en institut, à la cire chaude ou à la cire froide, à la pince ou au rasoir… Oui oui, je vais vous parler épilation intime.

C’est parfois un sujet de discussion lors de soirées entre amies. On l’appelle le « point poils ». Mais l’épilation intime dépasse la simple sphère de la gynécée. C’est une grande question de société, un débat contemporain, un sujet de controverse. Tout est politique, comme on pouvait le lire sur les murs en 1968. En 2011, on pourrait rajouter aux graffitis de l’époque : « même le maillot !».

La preuve, il y a quelques mois est sorti en librairie un véritable pamphlet, « Défense du poil. Contre la dictature de l’épilation intime ». Un fabuleux « J’accuse » du système pileux, dont je recommande vivement la lecture aux hommes et aux femmes qui veulent comprendre la culture contemporaine des corps et de la sexualité. Avec humour et style, l’auteur, Stéphane Rose, combat la mort de la diversité et un discours normatif dangereux. Et ceci sans détours. Comme il l’annonce lui-même, il appelle un chat un chat, et en l’occurrence une chatte une chatte.

Rencontre avec Stéphane Rose.

1/ Comment et pourquoi vous est venu l’idée de cet essai ?

Tout est parti d’un constat purement égoïste: ces dernières années, à chaque nouvelle partenaire sexuelle dont j’ai enlevé la petite culotte, je suis tombé nez à nez avec un sexe soit épilé intégralement, soit épilé « ticket de métro ». Ce qui en soi ne me pose pas de problème, car je peux trouver ça très excitant aussi… Mais pas que. J’aime tout autant les chattes au naturel, et mon constat s’est donc transformé en prise de conscience inquiète en comprenant qu’au train où allait les choses, je ne verrais bientôt plus aucune chatte fournie comme j’aime y fourrer mon nez. Ce qui m’a contrarié d’un point de vue érotique donc, mais aussi philosophique: je trouve le côté systématique, et donc normatif de l’épilation intégrale, totalement flippant. J’ai donc décidé d’ouvrir l’enquête…

 2/ Quelles sont selon vous les raisons qui provoquent, je vous cite, « ce tsunami dépilatoire » ?

Il y a d’abord la pornographie, qui a imposé la norme du sexe lisse. Et puisque tous les hommes matent des films porno, tous les hommes associent inconsciemment corps désirable à corps épilé… et font au final pression sur leurs copines, l’air de rien… Il y a aussi la presse féminine, asservie à ses annonceurs, c’est-à-dire à l’industrie cosmétique, c’est-à-dire aux marchands de produits dépilatoires. Il y a enfin une espèce d’hygiénisme très dans l’air du temps, qui essaye de nous faire croire que le poil est sale (authentique absurdité) et qui y arrive. Et puis, en bout de course, un désir pédophile collectif refoulé, qui nous pousse à éradiquer tout ce qui dépasse de l’idéal du corps pré-pubère: les kilos en trop, les rides, les poils… Bref les traces du temps et de la maturité.

3/ Mais y’a t-il vraiment des conséquences importantes? N’est-ce pas qu’un effet de mode ?

De plus en plus de femmes s’épilent au laser, c’est-à-dire définitivement. Je trouve que renoncer pour toujours à un identifiant de son propre corps, c’est une conséquence importante. Qui révèle bien à quel point le corps épilé est devenu une norme nichée dans l’inconscient collectif. Plus les filles sont jeunes, plus elles ont intégré ces normes. Elles sont de plus en plus nombreuses à s’épiler le sexe, les aisselles, les jambes, les avant-bras en institut. Ce sont les mêmes qui se font offrir des poitrines en silicone pour leurs dix-huit ans par leurs parents. Il existe – et je vous jure que c’est vrai, j’en ai rencontré – des jeunes hommes qui n’ont JAMAIS vu un poil sur le sexe de leurs copines. L’un d’eux m’a raconté que la première fois qu’il avait été confronté à une chatte non épilée, il avait été effrayé… A mes yeux, ce n’est pas un effet de mode, c’est une mutation sociétale et identitaire. Si on ne réagit pas, le monde ne sera un jour plus peuplé que par des Barbie et des Ken, comme en Californie. Au secours.

4/ Un jour une esthéticienne m’a fait une épilation intégrale sans vraiment me prévenir… Avez-vous eu, suite à la publication de cet ouvrage, de tels retours d’expérience de vos lecteurs ?

Oui. C’est une pratique courante, qui par son aspect dictatorial, montre bien à quel point l’épilation est une règle à laquelle on est contraint de se soumettre. Les esthéticiennes sont le bras armé de l’idéologie dépilatoire, armé et d’autant plus résolu qu’il ouvre aussi le tiroir-caisse. Méfiez de leur côté « bonne copine » et confidente… Leur douceur est celle du gourou qui va vous plumer. Rendez-vous compte de leur talent: elles ont réussi à vous faire croire que cette séance de torture médiévale que constitue l’épilation à la cire relevait du « bien être », du « je prends soin de mon corps », du « je m’offre mon petit plaisir » ! Tu parles d’un plaisir !

5/ Quelle est la prochaine étape de votre combat ?

Après avoir écrit un premier roman à la gloire des femmes rousses (Pourvu qu’elle soit rousse, éditions L’Archipel), et cet essai sur les poils, je vais continuer ma croisade pour la diversité et l’éclectisme des corps via divers projets dont je ne peux pas vous parler pour le moment. Mais l’idée générale, c’est de lutter contre l’uniformatisation sexuelle (uniformisation des corps, mais aussi des pratiques sexuelles, des façons de s’aimer…). Je suis convaincu qu’on baise et qu’on aime d’autant mieux quand on est apte à magnifier ce qu’il peut y avoir de spécifique, d’insolite, de rare, et donc de précieux à la fois chez l’autre et dans ce qui détermine nos attirances et nos désirs. J’ai de la chance : ce projet individuel est aussi la volonté éditoriale farouche et assumée des éditions La Musardine, chez qui je suis auteur, attaché de presse et responsable de collection. Je suis donc au meilleur poste pour mener cette bataille, avec mes textes comme avec ceux d’autres auteurs, et j’ai bien l’intention d’en profiter.

Camille Emmanuelle

Défense du poil – Contre la dictature de l’épilation intime. Stéphane Rose. (Éditions La Musardine)